Les Jardins, expression de notre culture – Pierre Angers (1912-2005)

Un penseur et un éducateur à saluer
(Article du devoir, édition du lundi 30 janvier 2006)


Le 26 décembre 2005, Pierre Angers s’est éteint discrètement, à l’image de ce qu’avaient été les dernières années de sa vie. Trop discrètement, à la vérité, quand on considère l’importance de sa contribution au monde québécois de l’éducation.

Pendant plus d’un demi-siècle, en effet, Pierre Angers a contribué au développement d’une pensée éducative d’abord soucieuse de ses fondements et de ses finalités. Peu enclin aux modes passagères, il a méthodiquement poursuivi son exploration des réalités psychologiques, épistémologiques et anthropologiques de l’acte d’apprendre et, corrélativement, de l’acte d’enseigner. Il a ainsi creusé son sillon, celui d’une vision profondément humaniste de l’activité éducative, toujours ancrée dans l’observation minutieuse de ce que vivent les personnes qui apprennent et celles qui soutiennent l’apprentissage.

Héritier de la tradition pédagogique jésuite, il prônait l’approfondissement des apprentissages et la maîtrise des savoirs, et la nécessité d’y mettre le temps pour les assurer. «Non multa sed multum», comme l’enseignait le Ratio Studiorum.

Inaugurée par près de 25 années d’enseignement en lettres à l’Université de Montréal et dans les établissements jésuites montréalais, la longue feuille de route de Pierre Angers est impressionnante. Il faut au moins en souligner deux moments particulièrement importants en raison de leur portée publique et de leur influence sur l’évolution de notre système d’éducation.

Le premier est celui de la rédaction du rapport 1969-70 du Conseil supérieur de l’éducation, L’Activité éducative (Québec, Éditeur officiel, 1971), après une participation remarquée comme premier président de la Commission de l’enseignement supérieur du Conseil (1965-68). Élaboré en pleine période de réingénierie de système, ce texte invite, alors que «l’accent a été mis sur la réforme des structures » (p. 72), à «accorder la priorité à l’activité éducative» (p. 73). Et de conclure: «…la réforme scolaire […] doit dépasser le niveau de l’organisation. Elle devrait s’attaquer au problème des finalités, des valeurs qui animent, ou du moins qui devraient inspirer le système scolaire, et en particulier les actions de formation. Aucune réforme profonde ne peut être accomplie en éducation sans que soient étudiés en profondeur et pénétrés, les postulats fondamentaux, d’ordre psychologique ou philosophique, de l’activité éducative, du développement de la personne, de la nature des opérations de la connaissance, de la motivation.» (p. 73). Pour mémoire.

Le second est celui de la présidence de la Commission d’étude sur les universités, qui a été créée en 1977 et dont le rapport a été remis en mai 1979. Le rapport du Comité de coordination (Québec, Éditeur officiel, 1979), dont on doit l’essentiel à Pierre Angers, est tout entier centré sur la «mission fondamentale de l’université» et sur sa «fonction sociale».

L’université y est décrite comme «une entreprise à visée essentiellement éducative et culturelle», [qui] «poursuit un dessein de connaissance et de découverte, de recherche et de formation; un dessein de discipline dans les démarches de la raison et de discernement dans l’application des connaissances» (p. 12). Et plus loin: «…nous n’entendons pas seulement rappeler que l’université a pour objet essentiel de poursuivre la mise en commun ou l’élaboration des connaissances. Nous sommes aussi persuadés qu’elle a pour mission l’épanouissement des personnes et la promotion culturelle des collectivités» (p. 57). Ce rappel sans compromis n’a rien perdu de sa pertinence et de son actualité.

Pierre Angers a conduit son cheminement avec une constance et une cohérence exceptionnelles. Ils sont nombreux celles et ceux qui ont gardé de leur contact avec cet intellectuel de haut niveau le souvenir de riches expériences d’accueil et de dialogue.

Intelligent, cultivé, fidèle en amitié, Pierre Angers avait une remarquable capacité d’écoute, de respect et d’émerveillement. Et il savait intégrer dans ses propres démarches l’apport de ses interlocuteurs, petits et grands, leurs objections aussi bien que leurs suggestions.

Ses allures de grand seigneur — car c’en était un — étaient empreintes de simplicité et de frugalité, celles-là mêmes qui l’ont amené, au cours de ses années de maturité, à se consacrer à la recherche-action dans une école primaire de Trois-Rivières, dont est née une collection (L’activité éducative: une théorie, une pratique) publiée avec Colette Bouchard. C’est aussi ce qui l’a conduit au travail de la terre sur les rives de la Yamaska, dont s’inspire son dernier ouvrage, Les Jardins, expression de notre culture (Saint-Jean-sur-Richelieu, éditions Belle Feuille, 2005).